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L’Arbre de Mai

Anne Campiche-Panchaud

Dessin d’Olivier, juste avant le début de sa maladie, la schizophrénie. La peinture et le dessin, son exutoire !

Dessin d’Olivier, juste avant le début de sa maladie, la schizophrénie. La peinture et le dessin, son exutoire !

Vers minuit, il s’était mis à pleurer…

Elle ne savait pas, en se levant ce matin-là, que sa vie commençait à basculer, que leur vie plus jamais ne serait la même !

Elle ne savait pas que les mois de mai pouvaient ressembler à un long hiver.

Elle ne savait pas non plus, Anouk, que sa mère donnerait rendez-vous à la mort sur un quai de gare…

« Ceux qui n’ont rien n’ont qu’à attendre », disait maman.

Elle savait encore moins, la madre, que la schizophrénie d’un fils est une souffrance qui s’étire comme un long serpent, au fil des ans !

Elle a continué à rire, à chanter, malgré tout, parce que LA VIE, elle l’aime, passionnément. Dans sa tête, ces quelques mots qu’elle se redit comme un mantra : « Un bébé, c’est une boule d’énergie, la vie à l’état pur, rien que la vie ! La mort peut aller danser ailleurs. »

« Joya, Nicolas, ne laissez ni le diable ni personne vous dire le contraire. »

L’arbre de mai, c’est apprendre à apprivoiser, à faire « avec » la schizophrénie d’un enfant, de son enfant. C’est aussi l’histoire d’une filiation, de grand-mère en petite fille, une histoire où les tragédies se répètent à travers les générations. « Halte à la malédiction, stop, Nada dit Anouck, cette fois-ci, c’est la  vie qui aura le dessus ! »

 

L’ARBRE DE MAI – Trois extraits un peu plus bas…

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L’ARBRE DE MAI – Trois extraits

 Extrait 1 : – Il aurait fait si beau ce 25 mai 1971

            Vers minuit, il s’était mis à pleurer ! Elle avait eu de la peine à s’endormir et sortit péniblement de ce premier sommeil. Elle se leva, prit son fils dans ses bras, vérifia ses couches : elles n’étaient pas souillées. A 22 heures, il avait bu son biberon, sans problèmes apparents. Elle massa quelques minutes le petit ventre rond, pensant à une colique. Il s’était vite calmé. Elle se souvient s’être préparé une tisane de fleur d’oranger avant de se coucher.

            Le soleil, à travers les stores, la réveilla. Pierre, son mari, respirait un peu fort à ses côtés. Un rhume le gênait depuis quelques jours. Dehors, seules les cloches d’un troupeau de vaches troublaient le silence, avec parfois quelques vombrissements de moteurs, tribut de l’autoroute, proche de l’immeuble.

            Elle regarda sa montre : sept heures et quart ; il était sept heures et quart et Pascal dormait toujours. Deux sentiments montèrent en elle à cet instant précis : plaisir d’avoir bénéficié d’une tranche de sommeil supplémentaire (d’habitude, son fils réclamait son lait à six heures) et malaise diffus qu’elle ne sut analyser.

            Ce matin de mai était vraiment très beau. La douceur de l’air, les odeurs printanières flattèrent ses sens lorsqu’elle ouvrit la fenêtre de la cuisine. Elle hésita à se rendre dans la chambre de Pascal. Puisqu’il ne pleurait pas, qu’il dormait si bien, autant préparer le biberon et attendre qu’il se réveille. Elle n’a jamais aimé sortir de son sommeil un bébé endormi.

            Tout était prêt. Le silence commença à lui peser. Elle avait hâte de voir son fils. Elle aimait ce moment de tendres retrouvailles matinales. Elle baissa précautionneusement la poignée de la porte et pénétra dans la pièce. Un rayon de soleil nimbait le petit lit blanc d’une lumière douce, un peu rosée, tamisée par le rideau rouge qui ornait la fenêtre. Pascal était couché sur le ventre. Sa position l’inquiéta tout de suite. Le petit reposait tout en haut du lit, la tête appuyée contre le coin droite, presque coincée entre deux barreaux. Doucement, elle le souleva. Il lui parut plus lourd que d’habitude, semblable à une grosse poupée emplie de balles de son. Elle retourna son bébé face à elle, comprit tout de suite qu’il avait cessé de vivre. La tête de son fils tombait sur sa poitrine, son petit visage était blanc, presque diaphane. Un léger filet de sang avait coulé de sa bouche. Le rythme cardiaque d’Anouk s’accélérera, Elle entend encore son cri hurlé à son mari :

– Pierre, viens vite, oh ! Viens, je t’en supplie !

            Pendant longtemps, elle n’a pas compris pourquoi elle n’a pas pu garder son enfant mort dans ses bras. Elle se souvient avoir tendu presque violemment Pascal à son père, répétant inlassablement :

            « Il est mort, regarde, il est mort, mais ce n’est pas possible ! »

            Elle revoit Pierre tourner comme un fou sur lui-même, son fils serré contre lui.

            Machinalement, elle se rendit à la salle de bain, mouilla un coin de serviette et essuya le filet de sang qui avait coulé de la bouche de son bébé. Puis elle se rua sur le téléphone. Appeler le pédiatre, écouter son silence puis la voix au timbre cassé lui conseiller d’emmener Pascal à l’hôpital. Téléphoner encore aux parents, les grands-parents de Pascal.

            Elle ne sait plus comment elle s’est retrouvée dans la voiture, à côté de son beau-père, accouru entre-temps. Une serviette de bain enveloppait le corps de son fils, une serviette blanche à petites fleurs jaunes. D’un geste dérisoire, elle plia un coin de tissu pour dégager le petit visage.


Extrait 2 : De toute façon, Nicolas n’est pas plus malade que moi

La phrase de son amie Geneviève, tranchante et catégorique, mit quelques secondes à serpenter jusqu’à sa conscience. La bouche d’Anouk s’ouvrit et de referma tel le poisson chinois dans son bocal. Pas un son, aucune réplique ne franchit ses lèvres. Rythme cardiaque en déroute et lorsque les mots lui revinrent, ce ne furent que quelques phrases banales pour abréger la conversation.

Elle croyait pourtant avoir expliqué, fait comprendre peu à peu ce qu’était cette horreur de maladie : combien ceux qui en souffrent sont coupés de leurs sentiments et des autres, comme morcelés à l’intérieur ; qu’on ne sait jamais comment ils se comporteront l’heure d’après, ni quand ils se barricaderont dans leur citadelle de souffrance : Que les neuroleptiques, merde, cela ralentit, assomme, effrite mémoire et concentration. Que la schizophrénie cela ne se voit pas, sauf quand les médicaments font grossir et donnent à celui qui en souffre un air un peu abruti.

Et Nicolas est atteint de « ça » depuis l’âge de 18 ans. Décompensation psychotique ; c’est la vague explication que le corps médical lui avait servie au début de la maladie de son fils. Elle sentait que derrière ce jargon un séisme s’annonçait, le début d’une longue désespérance et d’une peur qui l’habiterait durant de nombreuses années.

Elle en avait marre que ses proches, Pierre en tête, se voilent la face. Elle aurait aimé leur expliquer, leur enfoncer l’évidence dans la tête. Il lui semblait pourtant qu’elle le leur avait dit et redit tant et tant de fois que le « poil dans la main » de Nicolas s’appelait « schizophrénie ! » Et que non, ce n’était pas non plus une dépression ! La colère montait en elle, soulevait sa poitrine. Anouk voulait crier, mais la plainte se dégonflait, petit pétard mouillé. Elle ne savait pas crier, mais seulement gémir en silence. Elle se persuadait qu »ils » ne pouvaient pas comprendre. Elle-même avait mis tant d’années pour digérer l’inimaginable, à coup de petites gorgées amères. La mère ne voulait pas non plus coller une étiquette indélébile sur le front de son fils.


Extrait 3 : Mai 1991 – Hôpital psychiatrique de Cery – Division Gentiane

            Anouk s’engouffra dans le bâtiment, traversa le hall d’entrée. A droite, la cuisine où s’affairaient encore quelques malades. Un rab de dessert pour l’un, une tasse de café clair pour le petit monsieur à la barbe en collier. De blouses blanches, aucune.

            « Ils n’en portent peut-être pas en psychiatrie ! » pensa-t-elle.

            Ils, les soignants, qui plus qu’ailleurs se confondaient avec leurs patients

            « Marrant, gloussa-t-elle nerveusement, le fou n’est pas toujours celui que l’on croit ! »

            Elle se prit à dévisager les quelques personnes qu’elle croisait… imaginait un destin, respirait la maladie mentale par tous les pores de sa peau. Une odeur de mégots froids, de pâtes au fromage et de sueur humaine montait à ses narines, des bruits de vaisselle en toile de fond, le claquement sec d’une balle de ping-pong. Elle sursauta. Ses yeux firent le tour du salon dans lequel elle venait de pénétrer, cherchèrent Nicolas, le découvrirent recroquevillé sur un canapé en simili cuir bordeaux, tout au fond de la pièce. Sur la droite, près des baies vitrées, un groupe de malades fixait l’écran d’une vieux poste  TV ; presque tous tétaient avec application qui une cigarette, qui un beedies, ces bizarres petits cigarillos bruns au relent de joint ! Une jeune femme grassouillette tentait de rajuster sa jupe vert clair un peu courte, agrippa le bras d’Anouk, lui demanda d’une voix pâteuse :

–  Z’auriez pas du feu ou une ou deux sèches, j’en ai plus : « ils » ne me donnent pas un sou, ces salauds !

– Euh on, je regrette, mais je ne fume pas !

            Anouk ne se sentit pas le courage d’entamer une polémique qu’elle savait perdue d’avance. Nicolas l’attendait ! Elle s’approcha de son fils, l’appela doucement.

            –     Nicolas…

            Le jeune homme leva péniblement une main, fit le geste de chasser une mouche opportune. Elle répéta son nom, posa délicatement une main sur l’épaule contractée de son fils.

            –    Nicolas, c’est maman.

            La gorge nouée, elle continua de parler. Surtout ne pas l’effaroucher, il se fermerait comme une huître, se sentirait agressé.

–  Comment vas-tu ? Je t’ai apporté un peu de chocolat et le « Geo » du mois de mai. Papa et Joya n’ont pas pu venir, ils pensent à toi, t’embrassent fort.

 Elle finit pas se taire, ne sachant que dire. Les mots sonnaient faux dans sa tête. .Et lui qui ne bougeait pas, refaisait juste le petit geste chasse-mouches, laissait retomber son bras mollement…